Se soigner par la transe : le film « les maitres fous » de Jean Rouch (1956)

Dans son film, Jean Rouch montre, sans effets spéciaux ni mise en scène, les pratiques rituelles des Haukras, une secte religieuse originaire du Niger, telles que pratiquées par des immigrés à Accra au Ghana. Ces rites consistent en l’incarnation par la transe de figures de la colonisation telles que le gouverneur, la femme du capitaine, le conducteur de locomotive qui se mettent en scène par des danses et des sacrifices d’animaux.

Jean Rouch est un ethno-cinéaste, c’est l’un des premiers réalisateurs à avoir filmer des rites en Afrique. Il nous plonge donc dans l’ethno-fiction. Alors que mon blog invite à porter un autre regard différent sur la spiritualité, il me semblait essentiel de la regarder aussi par la caméra de Rouch. Ce documentaire choque, interpelle, mais c’est une invitation à passer au delà de l’image brute pour en comprendre le sens plus profond. Notre regard doit s’élargir pour comprendre comment la culture spirituelle africaine se “soigne” de la pression colonialiste par la transe. Cette transe qui peut paraître ridicule et violente, demeure la représentation de cette société blanche colonialiste, (voire la violence en miroir de notre société ?).  

« Ces jeunes hommes qui sont venus à la ville, se heurtent à la ville. Et ce « heurt » est particulièrement brutal à Akkra. Il s’en suis certaines déviations mentales, certaines névroses. Et les africains ont trouvé le moyen de guérir ces névroses, alors que nous européens connaissons encore mal ces remèdes.  » (Jean Rouch, 1957)

Lorsque Jean Rouch réalise son documentaire, « Les maîtres fous » en 1956, il n’y avait alors ni internet, ni les réseaux sociaux, et les Hommes imaginaient encore qu’une couleur de peau comme la physionomie d’un cerveau pouvaient avoir un impact sur la supériorité d’un peuple par rapport à un autre. Les rites dits païens étaient jugés comme barbares. Et si nous avons-nous même pratiqué le sacrifice animal au Moyen-âge – ne clouions nous pas une chouette sur la maison pour éloigner les esprits ? – le catholicisme nous l’a fait peu à peu oublier. En nous rapprochant de Dieu, nous nous sommes éloigné de la nature et nous avons oublié nos mythes, nos représentations comme nos vieux rituels.

Tourné en une journée, ce « ciné-transe » suit les mouvements du rituel et nous invite à nous mêler à la danse. Ici les divinités invoquées sont particulières puisqu’elles sont des représentations de notre société occidentale. En se métamorphosant par la transe, ces jeunes hommes s’en éloignent et leurs échappent. Durant les rites, ils vont ainsi faire tout ce qui leur semble appartenir à leur personnage, du langage aux gestes. Et c’est lorsqu’ils feront quelque chose d’interdit, par exemple un sacrifice, que la crise va s’arrêter.

A la fin du film, on retrouve les acteurs du rite. Ils n’ont plus la bave aux lèvres et vaquent à leur quotidien. Le moment de possession n’était alors qu’une parenthèse et permet de retourner au monde sans la névrose qui empoisonnait le cœur de ces hommes et de ces femmes.

La transe était, et est encore aujourd’hui, présente dans beaucoup de spiritualités, à beaucoup d’époques et en beaucoup de territoires. Il me semble que la possibilité de se rencontrer autour d’un rituel est un nouveau pas en avant vers cette belle pluralité que forme notre humanité. Chose que nous avons trop longtemps préféré ignorer, peut-être par peur de ce que nous pourrions y découvrir sur nous-même.

Source principale : « Jean Rouch : “Les Maîtres fous” a été tourné en une journée dans les environs d’Accra” ». 2016. Reportage radiographique. Virginie Mourthé (réal.). France Culture. Diffusé le 15 Mai 2016 dans le cadre de l’émission Les nuits de France culture.

Article réalisé par Natacha Jacquart, Socio-Vidéaste.